Aux sources du champagne à Reims : quand la vigne rencontre l’histoire

Reims, cité sacrée du couronnement des rois de France, entretient avec le champagne une relation aussi ancienne que profonde. Dès le haut Moyen Âge, la vigne prospérait sur ses coteaux, bien avant même d’adopter sa fameuse effervescence. Si le vignoble champenois apparaît en textes dès 1114 par la charte des vendanges de l’abbaye d’Hautvillers, c’est à Reims que s’ancrent véritablement les prémices du vin de Champagne.

La présence de la vigne à Reims remonte à l’époque gallo-romaine. Les amphores retrouvées vers la Porte de Mars témoignent de l’implantation des premiers ceps dès le IVᵉ siècle. La cathédrale Notre-Dame, pierre angulaire de la ville, n’a jamais été très éloignée de ces rangs de ceps : le vin produit servait d’abord à la messe, puis devint un incontournable lors des sacres royaux, liant solennité et terroir dans une même coupe (Source : Comité Champagne).

  • 1114 : Première mention du vignoble champenois dans un acte officiel.
  • XIIᵉ siècle : Les vignerons rémois développent des liens commerciaux avec Paris et les Flandres.
  • XVIᵉ siècle : Apparition des cuvées dissociées du vin rouge et du vin « blanc de blancs ».

Une mutation historique : de « vin tranquille » à l’effervescence contrôlée

Contrairement à une idée répandue, le champagne ne fut pas immédiatement un vin pétillant. Jusqu’au XVIIᵉ siècle inclus, les vins produits autour de Reims étaient majoritairement des vins « tranquilles », sans bulles ou faiblement perlants, issus surtout du cépage pinot noir.

Le basculement se produit vers 1670, grâce aux progrès de la connaissance œnologique et à l’ingéniosité de moines comme Dom Pierre Pérignon à l’abbaye d’Hautvillers, non loin de Reims. Mais c’est aussi à Reims, dans ses caves crayeuses, que les Maisons vont perfectionner :

  • L’assemblage de différents crus et cépages pour garantir une qualité constante.
  • La maîtrise de la seconde fermentation en bouteille, source de la fameuse effervescence.
  • L’utilisation de bouteilles plus épaisses pour résister à la pression.
  • L’élaboration des pupitres de remuage pour clarifier le vin (invention attribuée à l’épouse de Nicolas Ponsardin, connue comme la Veuve Clicquot, à Reims en 1816).

C’est cette mutation progressive, entre le XVIIᵉ et le début du XIXᵉ siècle, qui a ouvert les portes de l’excellence au champagne rémois, formant sa signature unique.

Le rôle central des Maisons de Champagne rémoises

La singularité de Reims vient aussi de l’implantation de grandes Maisons qui structurent et diffusent le savoir-faire local. Dès le début du XVIIIᵉ siècle, Reims voit émerger plusieurs dynasties incontournables :

  1. Ruinart, née en 1729 – la première maison de champagne, qui utilise d’immenses crayères gallo-romaines pour élever ses vins.
  2. Veuve Clicquot, fondée en 1772 – pionnière du remuage et de la clarification des vins effervescents.
  3. Louis Roederer, Pommery, G.H. Mumm : autant de noms qui résonnent aujourd’hui comme les piliers de l’exigence et de la renommée champenoise.

En 1850, la ville compte déjà 37 maisons. Ces entreprises façonnent l’architecture urbaine de Reims : crayères monumentales, hôtels particuliers, caves parcourant près de 250 kilomètres souterrains sous la ville (source : Ville de Reims).

Par leur audace commerciale, elles font rayonner Reims sur les plus grandes tables d’Europe. En 1858, Charles Heidsieck gagne même le surnom de « Champagne Charlie » en menant le champagne rémois jusqu’aux Etats-Unis, contribuant à ancrer cette boisson d’exception dans l’imaginaire collectif mondial.

Un terroir d’exception reconnu au patrimoine mondial

Parler d’origines, c’est évoquer le vignoble : une mosaïque de parcelles dont les sols crayeux offrent aux raisins une minéralité unique. Le sous-sol de Reims, formé il y a 45 millions d’années, agit comme une formidable réserve hydrique, régulant la nutrition des ceps. C’est là un secret essentiel de la finesse des champagnes locaux.

La « Montagne de Reims », autour de la ville, regroupe des villages iconiques (Verzy, Mailly, Ludes, Ambonnay), classés souvent comme Grands Crus ou Premiers Crus. Ces terres sont dominées par le pinot noir, cépage roi qui confère structure et profondeur au champagne.

L’incroyable diversité de microclimats et d’expositions, alliée à une régulation humaine pointilleuse (lois d’appellation dès 1927, cahier des charges stricts), a permis à Reims de faire reconnaître la spécificité de son terroir, jalousement protégée.

  • 2015 : inscription des Coteaux, Maisons et Caves de Champagne au patrimoine mondial de l’UNESCO.
  • +500 maisons, vignerons et coopératives dans la seule aire d’appellation champenoise aujourd’hui.

Événements, rituels et influences : le champagne, creuset de l’art de vivre à la rémoise

L’histoire du champagne est intimement liée à celle des grandes cérémonies françaises, dont Reims fut un théâtre royal pendant près de mille ans. Chaque sacre voyait s’écouler de précieuses bouteilles, en signe de prestige et de célébration. Cette tradition s’est perpétuée avec de nouveaux rituels, comme la sabrage, dont l’origine militaire remonterait à la venue de Napoléon à Reims en 1807 (source : La Revue du Vin de France).

Au XIXᵉ siècle, la consommation du champagne gagne les banquets parisiens, les dîners de la Belle Époque, jusqu’à s’imposer comme la boisson élégante des moments heureux. Le champagne de Reims devient ainsi symbole de raffinement, associé aux grands événements, mais aussi à l’art de recevoir et à la gastronomie de ses caves millésimées.

  • Environ 305 millions de bouteilles expédiées dans le monde en 2022 (chiffres du Comité Champagne).
  • L’Europe, l’Amérique et l’Asie figurent parmi les principaux marchés du champagne rémois.

Inventions, dynamisme et transmission : le champagne de Reims, laboratoire de l’œnologie moderne

L’histoire du champagne à Reims n’est pas faite que de traditions mais aussi d’innovations continues. À travers les siècles, la ville a été un laboratoire :

  • Contrôle de la fermentation : entre 1840 et 1850, Louis Pasteur — avant même ses recherches sur la pasteurisation — s’appuie sur les vinifications champenoises pour décrypter le rôle des levures.
  • Perfectionnement des bouchons et des muselets (création de l’agrafe en fer) pour préserver l’effervescence.
  • Émergence du style « brut » sous l’impulsion de la maison Pommery en 1874, qui fait diminuer la dose de sucre.
  • Développement des vins de cépage unique (notamment « Blanc de Blancs » ou « Blanc de Noirs »), ouvrant la voie aux cuvées parcellaires contemporaines.

Au cœur de ce foisonnement, la réputation de Reims s’est bâtie sur l’équilibre entre respect d’un héritage et volonté d’innover sans cesse.

L’empreinte contemporaine d’une histoire plurielle

Reims, aujourd’hui capitale d’un patrimoine mondial, conjugue tradition et modernité. Les caves historiques, véritables cathédrales souterraines, accueillent chaque année plus de 500 000 visiteurs. Les jeunes vignerons, héritiers de siècles de savoir-faire, repensent leur métier à l’aune de la biodiversité, des enjeux environnementaux et du goût contemporain.

Le champagne, né d’un terroir singulier et d’une histoire tissée avec celle des hommes, continue d’inspirer Reims et ses alentours. Ses origines, entre lumière du sacre et ombres fraîches des crayères, offrent une clef de lecture unique du patrimoine français. La coupe levée, chaque dégustation raconte un fragment de cette histoire palpitante, faite d’audace, de liens familiaux, de défis et d’inventions.

Le passé de Reims n’est pas figé : il éclaire le présent et défie l’avenir. De ses origines médiévales à sa place mondiale actuelle, le champagne de Reims ne cesse de fasciner et d’inviter à la découverte. S’y attarder, c’est poursuivre la tradition tout en savourant ce que chaque jour, la cité des sacres transmet à la terre et aux amateurs d’effervescence.

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